Quatre ans dans « The Big Island » avant de rétablir au sommet, c’est l’exploit que vient de réussir Anael Testud, grimpeur Lyonnais de 35 ans. Un weekend warrior et une belle preuve d’abnégation.
– Peux-tu te présenter brièvement, depuis quand tu grimpes ?
Alors, j’ai fait un peu d’escalade au lycée en EPS mais à l’époque ma discipline était la gymnastique. J’ai vraiment commencé à grimper avec une très reconversion à la Faculté de sport tutoré par mon mentor de l’époque, Cédric Deu.
Je n’ai du coup pas un gros CV escalade avec ce départ tardif mais j’ai réussi à faire un podium universitaire FFSU, j’ai fini 12e à la coupe de France de Chaumont et j’ai fait 6 ou 7 fois au cumulé les championnats de France de diff mais surtout de bloc.

J’ai ralenti puis arrêté la compétition il y a 4 ou 5 ans pour grimper davantage dehors, ce qui me plait beaucoup plus et j’ai fait un peu plus de 30 blocs dans le 8 dont trois 8B.
– Comment as-tu entendu parler du bloc initialement ? Aucune idée ! J’ai l’impression que j’ai toujours connu ce bloc. La première fois que je suis allé à Bleau et que j’ai regardé les blocs existant, j’ai vu ce titan qui me semblait si beau, si pur, si inaccessible… Je pense donc avoir vu une vidéo de David Graham dans « The Island » et je me suis dit que c’était ça la finalité de l’escalade.
– Pourquoi as-tu décidé de poser le siège ici ? Qu’est-ce qui t’a motivé ?
Eh ben tout d’abord, justement parce que je trouve la ligne trop belle, pure, physique, c’est tout ce que j’aime dans l’escalade.
Pour continuer de ce côté, Big combine vraiment bien mes forces en terme de compression, de grand mouvements sur plat avec ce besoin de souplesse. J’ai souvent dit que je n’étais pas assez fort pour faire 8C bloc mais pour faire Big, peut être…
En réalité, je me disais surtout que travailler un bloc très dur, ça me ferait progresser même si j’avais peu de chances de le faire.
– Pourquoi à Bleau et pas en Suisse par exemple ?
Une nouvelle fois le style Bleau me convient bien et étant lyonnais c’est pas si loin. De plus j’adore cette forêt, elle me ressource. C’était en vrai une évidence. J’ai toujours eu envie d’accomplir quelque chose qui ait du sens pour moi en escalade et ça ne pouvait pas se passer ailleurs que sur ce site ni ailleurs que sur Big.
Une nouvelle fois, je pense que Big m’a attiré, obsédé dès le début de ma vie de grimpeur.
– Reviens brièvement sur le processus de travail du bloc, les progrès année après année, de la recherche de méthode jusqu’à la réussite.
Brièvement, sur 4 ans ! impossible. Il s’est passé tellement de choses. Tout d’abord même si je voulais essayer Big, je ne me sentais pas assez fort, ni légitime en plus de déjà un peu « vieux ». J’ai décidé d’aller mettre les mains dedans en 2022 je crois. Mais à l’époque je brulais les étapes. Je venais de faire mon premier 8B et je cherchais un nouveau projet pour motiver mon entrainement. Mais à déjà 33 ans et avec finalement pas tant d’expérience que ça, je ne me sentais pas d’aller croiser les meilleurs grimpeurs dans le bloc.
J’ai donc commencé à tâter les prises en été (histoire de ne croiser personne et en le disant à personne) pour faire des suspensions, sentir les mouvements et c’était parti pour une première saison à compresser tous les frigos possible.
Le premier hiver, donc 2022/23, mon objectif était de réussir tous les mouvements. Il m’en a manqué un.
Ce n’est que l’hiver suivant (2023/24) que j’ai vraiment fait tous les mouvs et le bloc en 3 sections. À ce moment, je me suis dit… c’est possible. Et j’ai décidé de plus me laisser le choix. J’en ai parlé à beaucoup de gens pour me forcer à y aller plus régulièrement et casser l’impression que ce n’était pas pour moi. Je me suis aussi rendu compte que pour faire j’avais besoin d’un pic de forme et de repos. Étant prof, il fallait faire le choix entre les vacances de Noel ou de Février, seuls moments où je pouvais réunir les conditions physiques et climatiques.
J’ai choisi février 2025 et j’étais prêt physiquement. J’ai fait toute l’année une prépa ultra-spécifique. Les premières séances étaient très positives. J’ai dû recaler quelques mouvements mais j’ai rapidement enchainé en partant du 1er mouvement dur. Je commençais donc les essais du bas avec « trop » de motivation. Je me sentais tellement proche d’enchainer, j’avais tellement d’envie que je n’en ai presque pas dormi pendant 5 jours. Je rêvais la nuit du bloc et ça me réveillait, ou je ne pouvais m’endormir tellement je me disais : « demain, j’enchaine ». Après 5 jours de ce traitement, épuisé, sur le 2e mouvement du bloc où je me relâche dans le bras gauche je me suis fait une petite déchirure du triceps…
Rien de grave mais je n’ai pas pu grimper pendant 2/3 semaines. Les vacances étaient finies, j’avais repris le boulot et mon niveau avait baissé. Je suis tout de même retourné tenter mais je ne pouvais plus faire.
Rétrospectivement, je pense que j’étais assez fort physiquement mais un projet aussi dur, pour moi, demande plus de mental que de physique et de ce côté j’avais encore besoin de cette année pour progresser.
Petit à petit mon niveau arrive, malheureusement la fin des vacances aussi et nous nous retrouvons les 3 derniers jours des vacances. Le vendredi, la séance dans Big n’est pas bonne mais le lendemain, samedi, je vais pour la première fois sur le plat final du bloc mais sans contrôler le ballant… Haaaaaaaaaa.
Dernier jour, dimanche, 3 jours d’affilée dans Big. Je ne sais pas pourquoi mais je suis plus fort que jamais. Les mouvements du bloc me paraissent trop faciles. 1er essai, je touche le plat final. Un deuxième, un troisième. Puis 9. 9 fois, je serai monté à la fin de Big mais sans contrôler ce ballant.
Fin des vacances. Je me résigne à rentrer et une nouvelle fois, Cédric, Sylvain, Steph, Lilian mais aussi Elias Iagnemma dont j’ai fait la rencontre ces vacances et qui m’a beaucoup inspiré, motivé… me disent, « mec, c’est pas fini. Ok, tu reprends le taf mais ton niveau est là, tu vas pas le perdre de suite. Tu vas faire… »
Reboosté à 100%, je fais le minimum possible toute la semaine et les condis du weekend suivant sont là. Alors redépart avec Lilian pour tenter l’enchaînement.
Samedi début d’aprèm, petit échauffement à Gorge au chat et go dans Big. Je recale rapidement 1 ou 2 truc puis je me dis : « tente un essai pour te remettre vraiment dans le bloc. Il fait très chaud, nous sommes en plein soleil, pas grave, j’attendrais par la suite que le soleil commence à se coucher pour qu’il fasse plus frais mais t’auras recalé quelques trucs ».
Et là. La magie opère… Vous connaissez la suite.

– Y as-tu cru tout le long ou as-tu eu des périodes de doute et démotivation où tu as failli abandonner ?
Alors quand j’ai commencé, je n’y croyais pas vraiment mais à presque chaque séance je faisais un petit truc mieux ou je trouvais un nouveau calage. En plus j’ai passé tellement de temps avec des gens différents, très forts, beaucoup d’étrangers et c’était très inspirant. Donc j’ai toujours eu plaisir à aller sur le bloc, notamment à la fin avec une petite équipe qui était souvent la même avec en plus de ceux déjà nommés Killian Chabrier. C’était cool de se sentir comme la petite équipe de Big debout ou assis. Du coup de la démotivation, oui parfois mais les 3 dernières années j’y ai cru fort. Je pense que sans cela tu ne peux pas produire un tel investissement.
– Tu as fait porte-ventilo pour Adam Ondra lors de l’essai gagnant dans « Soudain seul ». Raconte nous quelques anecdotes sympas que tu as vécues en essayant le bloc ?
Eh ben je pense que celle-là, c’est la meilleure. J’ai reçu des dizaines de fois des captures d’écran de la vidéo d’Adam disant… « C’est qui ça ? » J’ai donc fait le ventilo boy au meilleur grimpeur du monde pour qu’il enchaine Big assis ! c’est presque aussi beau que d’avoir fait Big.
Mais la vrai info c’est que ses caméramans m’ont filmé plusieurs fois en discussion avec Adam en anglais ou à la fin quand il a réussi. Mais mon anglais est tellement mauvais que c’était impossible d’utiliser les images.
– Que retiens-tu de ta réussite de Big island ?
Je retiens surtout toutes les rencontres. Je n’ai jamais eu la prétention d’essayer d’être le plus fort. Par contre j’ai toujours rêvé de grimper avec les meilleurs et d’être quelqu’un, pas un simple porte-ventilo. Et sur Big j’ai réalisé le rêve de ma vie. J’ai grimpé avec Adam, Elias, Charles Albert, Camille Coudert, Simon Lorenzi, Nicolas Pelorson et tant d’autres en échangeant des méthodes. C’est ce que j’ai toujours voulu.
J’ai l’impression d’avoir accompli ma vie de grimpeur. Je me suis prouvé que je pouvais faire une performance que je trouve magique. Je suis tellement fier.
Photos de Anael Testud

Four years on ‘The Big Island’ before returning to the top: that’s the feat just achieved by Anael Testud, a 35-year-old climber from Lyon. A weekend warrior and a fine example of self-sacrifice.
Can you introduce yourself? When did you start climbing?
So, I did a bit of climbing at school in PE, but at the time my main discipline was gymnastics. I really started climbing when I switched to the Faculty of Sport, tutored by my mentor at the time, Cédric Deu.
As a result, I don’t have a long climbing CV due to this late start, but I managed to make it onto the FFSU university podium, I finished 12th in the French Cup in Chaumont and competed six or seven times in the French championships, mainly in bouldering but also in lead climbing.
I slowed down and then stopped competing four or five years ago to climb more outdoors, which I enjoy much more, and I’ve done a little over 30 boulders in the 8th degree, including three 8Bs.
How did you first hear about the boulder?
No idea! I feel like I’ve always known this boulder. The first time I went to Bleau and looked at the existing boulders, I saw this titan that seemed so beautiful, so pure, so inaccessible… I think I saw a video of David Graham in ‘The Island’ and thought to myself that this was the ultimate goal of climbing.
Why did you choose this one bloc in particular? What psyched you especially about it?
Well, first of all, precisely because I find the line so beautiful, pure and physical – it’s everything I love about climbing.
To continue on that note, Big really combines my strengths in terms of compression, big movements on flat holds and the need for flexibility. I’ve often said that I’m not strong enough to do 8C, but maybe I could do Big…
In reality, I mainly thought that working on a very difficult boulder would help me progress, even if I had little chance of doing it.
Why Font and not Switzerland (closer to Lyon) for instance?
Once again, the Bleau style suits me well, and being from Lyon, it’s not that far away. What’s more, I love this forest; it recharges my batteries. It was really a no-brainer. I’ve always wanted to accomplish something meaningful to me in climbing, and it couldn’t happen anywhere else but on this site and nowhere else but on Big.
Once again, I think Big attracted me, obsessed me from the very beginning of my climbing life.
Briefly review the boulder’s work process, its progress year after year, from the search for a method to its success.
In short, over four years! Impossible. So much has happened. First of all, even though I wanted to try Big, I didn’t feel strong enough or legitimate enough, and I was already a bit ‘old’. I decided to give it a go in 2022, I think. But at the time, I was rushing things. I had just done my first 8B and was looking for a new project to guide my training. But at 33 years old and with not that much experience, I didn’t feel like going up against the best climbers on the boulder.
So I started testing the holds in the summer (so as not to run into anyone and without telling anyone) to do some hangs, get a feel for the moves, and I was off for my first season of squeezing every fridge I could find.
The first winter, 2022/23, my goal was to master all the moves. I was one short.
It wasn’t until the following winter (2023/24) that I really did all the moves and the boulder in three sections. At that point, I told myself… it’s possible. And I decided not to give myself any more choices. I talked to a lot of people about it to force myself to go more regularly and break the impression that it wasn’t for me. I also realised that to do it, I needed to be in peak physical condition and well rested. As a teacher, I had to choose between the Christmas or February holidays, the only times when I could meet the physical and climatic conditions.
I chose February 2025 and was physically ready. I did ultra-specific training all year long. The first sessions were very positive. I had to redo a few moves, but I quickly got into a rhythm, starting with the first difficult move. So I began the lower attempts with ‘too much’ motivation. I felt so close to completing the sequence, I was so eager that I hardly slept for five days. I dreamed about the boulder at night and it woke me up, or I couldn’t fall asleep because I kept thinking, ‘Tomorrow, I’ll do it.’ After five days of this, exhausted, on the second move of the boulder where I relax my left arm, I tore my triceps a little… It was nothing serious, but I couldn’t climb for two or three weeks. The holidays were over, I had gone back to work, and my level had dropped. I went back to try again, but couldn’t do it anymore.
Looking back, I think I was quite strong physically, but a project as tough as this one requires more mental strength than physical, and in that respect I still needed this year to improve.
Little by little, I was reaching my level, but unfortunately so did I the end of the holidays, and we found ourselves in the last three days of the holidays. On Friday, the session in Big wasn’t good, but the next day, Saturday, I went to the final slopper of the boulder for the first time, but without controlling the swing… Haaaaaaaaaa.
On the last day, Sunday, third day in a row in Big. I don’t know why, but I felt stronger than ever. The moves on the boulder seemed too easy. On my first attempt, I touched the final slopper. Then a second, a third. Then nine. Nine times, I climbed to the top of Big, but without controlling the swing.
End of the holidays. I resign myself to going home and once again, Cédric, Sylvain, Steph, Lilian, but also Elias Iagnemma, whom I met during these holidays and who inspired and motivated me a lot… say to me, « mate, it’s not over. OK, you’re going back to work, but your level is there, you’re not going to lose it straight away. You’re going to do it… »
Recharged to 100%, I do the bare minimum all week and the conditions are right for the following weekend. So I set off again with Lilian to give Big another go.
Early Saturday afternoon, a quick warm-up at Gorge au Chat and then off to Big. I quickly reposition one or two things and then tell myself: ‘Give it a try to really get back into the boulder. It’s very hot, we’re in direct sunlight, but that’s okay, I’ll wait until the sun starts to set and it cools down a bit, but you’ll have recalibrated a few things.’
And then, the magic happened… You know the rest.
Did you always believe you could finish it? Did you feel drops on motivation at times?
So when I started, I didn’t really believe in it, but on almost every session I did something a little better or found a new position. Plus, I spent so much time with different people, very strong people, lots of foreigners, and it was very inspiring. So I always enjoyed going to the boulder, especially at the end with a small team that was often the same, in addition to those already mentioned, including Killian Chabrier. It was cool to feel like Big’s little team, stand or sit. So, demotivation, yes, sometimes, but for the last three years I believed in it strongly. I think that without that, you can’t invest so much time and energy.
You held Adam Ondra’s fan during his winning attempt at ‘Soudain seul’. Tell us some cool stories about your experiences trying the boulder.
Well, I think that one’s the best. I’ve received dozens of screenshots of Adam’s video saying… ‘Who’s that?’ So I held a fan for the world’s best climber to get him to do Big Assis! It’s almost as good as having done Big myself.
But the real news is that his cameramen filmed me several times talking to Adam in English, and at the end when he had succeeded. But my English is so bad that it was impossible to use the footage 🙂
What will you remember most from the whole experience?
What I remember most are all the encounters. I never had the pretension of trying to be the strongest. On the other hand, I always dreamed of climbing with the best and being someone, not just a ‘fan boy’. And on Big, I realised my lifelong dream. I climbed with Adam, Elias, Charles Albert, Camille Coudert, Simon Lorenzi, Nicolas Pelorson and so many others, exchanging methods. That’s what I always wanted.
I feel like I’ve accomplished my life as a climber. I proved to myself that I could achieve a performance that I find magical. I’m so proud.
Pictures by Anael Testud



