Mettre en avant la culture falaise à travers les histoires de voies d’escalade mythiques : voici le nouveau projet de Lucien Martinez, célèbre grimpeur nonogradiste français, ex-rédacteur en chef de Grimper Magazine, qui vient de lancer le site internet VoiesdeLégende.com (titre clin d’oeil au livre Parois de légende, oeuvre que Lucien emporterait sur une ile déserte). Un projet à la fois sportif, mais aussi destiné à faire connaître le patrimoine minéral. Un projet qui a bien évidemment attiré notre curiosité, et que nous avons décidé de creuser avec l’intéressé.
– Pourquoi lancer Voies de Légende ? Quel est l’esprit que tu aimerais insuffler avec ce projet ?
Il s’agit d’un projet professionnel. Après avoir quitté la rédaction en chef de Grimper Magazine, j’ai passé énormément de temps à me demander ce que j’allais faire. Un problème de taille se présentait à moi : mes deux compétences principales, à savoir être un bon grimpeur et être un expert du monde de l’escalade, sont d’une futilité vertigineuse. Autrement dit, je ne voyais pas trop comment les convertir en un métier qui a du sens au-delà de sa viabilité économique.
Après quelques mois de réflexion, je me suis décidé à tenter le coup comme grimpeur professionnel. Pas avec la volonté de repousser les limites du haut niveau (j’en serais bien incapable !), pas avec la volonté d’inspirer, pas avec la volonté de faire rêver les gens, mais avec celle de révéler un patrimoine, celui que composent les blocs et les voies de nos sites naturels. On est très très loin de parler d’un métier essentiel, j’en suis le premier conscient, mais je pense que cette approche n’est pas complètement vide, et qu’elle peut apporter un petit quelque chose au monde.
Faire de l’escalade une expérience culturelle, je trouve que ce n’est pas si ridicule que ça comme projet, et c’est précisément l’esprit que j’aimerais insuffler : alimenter un réflexe de curiosité, ou plutôt un éveil intellectuel face aux blocs et aux voies que l’on grimpe.
– Comment perçois-tu la culture outdoor dans le monde de l’escalade en 2026 ?
C’est dur, ça, comme question ! D’y réfléchir me fait prendre conscience à quel point on se trouve dans une niche. La culture de l’escalade est déjà une niche, et maintenant, la culture outdoor est une niche dans la niche ! Ou plutôt, la culture outdoor est devenue un fragment de la culture escalade.
Dans ma tête, si quelqu’un me dit « je suis grimpeur », je pense automatiquement à l’imaginaire outdoor hérité d’Edlinger, et, par réflexe, je me dis que cette personne passe tout son temps libre en falaise. Mais en disant ça, je prends conscience que ce n’est plus du tout vrai. Dire « je suis grimpeur », maintenant, peut faire référence à un arc-en-ciel de pratiques.
Par contre, et c’est aussi ça qui justifie mon projet des Voies de Légende, je pense que la culture outdoor est particulièrement riche et intéressante, qu’elle englobe des histoires passionnantes, des personnages hautement romanesques et une esthétique particulièrement marquée. Pour peu qu’on s’y intéresse, le beau se cache partout dans la culture outdoor.

– De ton point de vue, qu’est ce qui fait le caractère légendaire d’une voie ?
Au sens strict, je dirais qu’une voie légendaire est une voie où de grandes choses se sont jouées, où il s’est passé des trucs importants, des épopées… Mais c’est un sens beaucoup plus large que j’ai adopté pour mon projet. Les lignes que je sélectionne sont tout simplement celles sur lesquelles il y a des choses intéressantes à dire. Rien de plus. Cela peut être une anecdote, un mouvement rare, une singularité rocheuse ou n’importe quoi d’autre qui mériterait d’être connu et donnerait envie de grimper la voie pour un petit peu plus que le sport. Pourquoi, dans ce cas avoir choisi le nom « Voies de Légende » ? Premièrement, parce que ça sonne mieux que « voies intéressantes », et deuxièmement, il faut savoir que je revendique plusieurs inspirations pour ce projet. Cette approche culturelle, je l’ai déjà trouvée entre autres dans le Vintage Rock Tour de Seb Bouin, dans les lignes oubliées de Baptiste Dherbilly, dans votre rubrique « Il était une Voie », mais aussi dans les Parois de Légende d’Arnaud Petit et Stéphanie Bodet. Cela me va très bien que Voies de Légende fasse écho à ce bouquin que j’ai eu sur ma table de chevet quand j’étais ado.
– Vas-tu ne te cantonner qu’à la France ou nous faire voyager ? Et les blocs, les voies en trad, les grandes-voies aussi ?
Pas de règles ni de contraintes à ce niveau ! Pas de quotas non plus. Il y aura principalement des voies et des blocs, principalement en France, mais rien ne m’empêchera, si le cœur m’en dit, de mettre une grande-voie, une ligne de trad, et de m’intéresser à nos pays voisins. Par contre, compte tenu de la catastrophe environnementale en cours, il serait, de mon point de vue (que je ne cherche pas à imposer), indécent de voyager très loin avec des moyens de transports polluants type avion dans le seul but de rajouter une Voie de Légende sur mon site internet. Ce n’est pas pour être militant ni pour me persuader que ça va changer quoi que ce soit, parce que je suis totalement persuadé que c’est une question politique et non liée aux comportements individuels, mais c’est plutôt histoire de garder un semblant de dignité dans cette affaire. C’est la seule limite que je me fixe.
– Vas-tu essayer des voies trop dures pour toi ? Autrement dit, saucissonner donne-t-il droit de parole chez toi ?
Alors là, par contre, il y a une petite subtilité éthique ! Je ne m’autorise à proposer dans la sélection des Voies de Légende que des lignes que j’ai enchaînées, ou bien des projets que personne n’a jamais réussis. Si quelqu’un a fait la voie mais que je ne l’ai pas faite, alors je dois me retrousser les manches et faire la croix si je veux en parler.
Je trouve que ce ne serait pas très sympa, pour ceux qui se sont fait suer à clipper le relais d’une voie, d’aller faire le guignol dedans, de toucher les prises et me faire prendre en photo sans même l’essayer sérieusement.
Une précision : si j’ai réussi une variante ou bien le départ debout d’un bloc dont je n’ai pas fait le assis, bien sûr, je m’autorise à digresser ; l’idée n’est pas de me mettre les bâtons dans les roues non plus.
En revanche, dans les projets (qui n’ont jamais été enchaînés), c’est tout l’inverse ! Je compte bien aller saucissonner sec dedans et leur donner une large place parmi les Voies de Légende. Y mettre les doigts, m’y intéresser, essayer plus ou moins sérieusement et les mettre en lumière pour faire monter d’un cran leur aura, un peu comme on avait fait avec le Bombé Bleu dans la vidéo de Relais Vertical, fait totalement partie de mes objectifs !
– Pourquoi un podcast en plus de la page internet ?
Il faut bien trouver des moyens de les raconter, ces Voies de Légende ! Pour chaque voie, il y aura donc un podcast, un petit texte, une belle photo et un post Instagram qui parle de la démarche du photographe. Même si Beal, mon premier partenaire, m’offre déjà un soutien précieux, c’est un projet que je finance moi-même et je n’ai pas le budget pour produire des vidéos pour l’instant.
Mais pour répondre à ta question, l’idée du podcast vient d’une amie, Eli, à qui j’avais envoyé un message vocal pour raconter le Grelathlon (un triathlon grenoblois un peu folklorique composé de vélo, de course à pied et de kilter board). Après avoir écouté le message, elle m’avait dit qu’elle avait bien aimé le récit et m’avait encouragé à faire un podcast. Donc on a lancé ça avec Tommy et Titouan, les fondateurs de Blokcorp, et on s’est vraiment régalés à enregistrer les premiers épisodes (on en a déjà quelques-uns en stock). On est encore en rodage, mais je crois que ce podcast a vraiment du potentiel et qu’il sera un élément central du projet !
– La narration semble prendre une place importante dans ce projet. Quelle part en revient à ton passage à Grimper Magazine, et quelle part à un penchant naturel ?
Je pense avoir un penchant naturel pour la narration, pas du tout au niveau du talent, mais dans l’envie. Si je regarde un film qui me plaît, par exemple, j’éprouve un désir irrépressible de le conseiller à des gens avec énormément de conviction, avec le cœur pourrait-on dire. D’ailleurs, mes frères et sœurs, quand je leur recommande des films, sont tout le temps déçus du contraste entre la manière dont je les ai hypés et le résultat réel.
De mes 6 ans passés à la rédaction de Grimper Magazine, je pense que j’ai tiré quelque chose d’extrêmement important. Le défi permanent était de raconter des choses intéressantes sur l’escalade. Et pour cela, il y a deux façons de faire. La première, c’est user de ressors journalistiques pour rendre intéressantes des choses qui ne le sont pas vraiment. La deuxième, c’est d’étudier l’activité avec suffisamment de profondeur et de sensibilité pour aller dénicher ce qu’elle abrite de réellement intéressant. Sans surprise, je pense que la deuxième approche est infiniment meilleure, et je crois que mon passage à Grimper m’a permis de développer une assez bonne faculté à la mettre en œuvre.
Photo de couverture : Sam Bié
Promoting rockclimbing culture through stories of legendary routes: this is the new project from Lucien Martinez, the famous French climber, former editor-in-chief of Grimper Magazine, who just launched the website VoiesdeLégende.com (the title is a nod to the book Parois de légende, a work that Lucien would take with him to a desert island). This project is both focus on sport and also aimed at promoting France’s rockclimbing heritage. It naturally piqued our curiosity, so we decided to find out more.
What spirit would you like to instill with this new project?
It’s a professional project. After leaving my position as editor-in-chief of Grimper Magazine, I spent a lot of time wondering what I was going to do next. I was faced with a major problem: my two main skills, namely being a good climber and an expert in the world of climbing, are incredibly futile. In other words, I couldn’t really see how to turn them into a career that would be meaningful beyond its economic viability. After a few months of reflection, I decided to give it a shot as a professional climber. Not with the desire to push the limits of high-level climbing (I would be quite incapable of that!), not with the desire to inspire, not with the desire to make people dream, but with the desire to reveal a heritage, one that is made up of the boulders and routes of our natural places. I am well aware that this is far from being an essential profession, but I believe that this approach is not completely meaningless and that it can contribute something to the world. Making climbing a cultural experience is not such a ridiculous project, in my opinion, and that is precisely the spirit I would like to instill: to fuel a reflex of curiosity, or rather an intellectual awakening when faced with the boulders and routes we climb.
– How do you see outdoor culture in the world of climbing in 2026?
That’s a tough question! Thinking about it makes me realize how much of a niche we’re in. Climbing culture is already a niche, and now outdoor culture is a niche within a niche! Or rather, outdoor culture has become a fragment of climbing culture.
In my mind, if someone says to me, “I’m a climber,” I automatically think of the outdoor imagery inherited from Edlinger, and my reflex reaction is to assume that this person spends all their free time on the cliffs. But as I say that, I realize that this is no longer true at all. Saying “I’m a climber” now can refer to a rainbow of practices.
On the other hand, and this is also what justifies my « Voies de Légende » project, I think that outdoor culture is particularly rich and interesting, encompassing fascinating stories, highly romantic characters, and a particularly distinctive aesthetic. If you take an interest in it, beauty can be found everywhere in outdoor culture.
– From your point of view, what makes a route legendary?
Strictly speaking, I would say that a legendary route is one where great things have happened, where important events have taken place, where epic feats have been achieved… But I have adopted a much broader definition for my project. The routes I select are simply those about which there are interesting things to say. Nothing more. It could be an anecdote, a rare move, a unique rock formation, or anything else that deserves to be known and makes you want to climb the route for a little more than just the sport itself. Why, in that case, did you choose the name “Voies de Légende” (Legendary Routes)? Firstly, because it sounds better than “interesting routes,” and secondly, because I draw inspiration from several sources for this project. I’ve already found this cultural approach in Seb Bouin’s Vintage Rock Tour, in Baptiste Dherbilly’s forgotten lines, in your section “Il était une Voie” (Once Upon a Line), but also in « Parois de Légende » (Legendary Walls) by Arnaud Petit and Stéphanie Bodet. I’m very happy that « Voies de Légende » echoes this book, which was on my bedside table when I was a teenager.
– Will you choose only route in France? What about boulders, trad and MP routes?
There are no rules or restrictions in this regard! No quotas either. There will mainly be routes and boulders, mainly in France, but nothing will stop me, if I feel like it, from including a multi-pitch route, a trad route, and exploring our neighboring countries. However, given the ongoing environmental disaster, it would be, in my opinion (which I am not trying to impose), indecent to travel very far using polluting means of transport such as airplanes for the sole purpose of adding a Legendary Route to my website. This is not to be militant or to convince myself that it will change anything, because I am totally convinced that it is a political issue and not related to individual behavior, but rather to maintain a semblance of dignity in this matter. This is the only limit I set for myself.

– Are you going to try routes that are too difficult for you? In other words, does splitting up give you the right to speak in your case?
Well, there’s a slight ethical subtlety there! I only allow myself to include routes in the Voies de Légende selection that I have completed myself, or projects that no one has ever succeeded in. If someone has done the route but I haven’t, then I have to roll up my sleeves and give it a go if I want to talk about it.
I don’t think it would be very nice to those who have worked hard to clip the anchor on a route to go and mess around on it, touch the holds, and have my photo taken without even trying it seriously.
To clarify: if I’ve succeeded in a variation or the stand start of a boulder that I haven’t done the sir, of course I allow myself to digress; the idea is not to put obstacles in my own way either.
On the other hand, in projects (that have never been completed), it’s the opposite! I fully intend to tackle them head-on and give them a prominent place among the Voies de Légende. Taking an interest in them, trying them out more or less seriously, and shining a light on them to raise their profile, a bit like we did with the Bombé Bleu in the Relais Vertical video, is part of my goals!
– Why a podcast in addition to the website?
We have to find ways to tell the stories of these legendary routes! For each route, there will be a podcast, a short text, a beautiful photo, and an Instagram post explaining the photographer’s approach. Even though Beal, my first partner, is already providing invaluable support, this is a project that I am financing myself, and I don’t have the budget to produce videos at the moment.
But to answer your question, the idea for the podcast came from a friend, Eli, to whom I had sent a voice message to tell her about the Grelathlon (a somewhat folkloric triathlon in Grenoble consisting of cycling, running, and kilter boarding). After listening to the message, she told me she really liked the story and encouraged me to do a podcast. So we launched it with Tommy and Titouan, the founders of Blokcorp, and we really enjoyed recording the first few episodes (we already have a few in the can). We’re still taking good time, but I think this podcast has real potential and will be a central part of the project!
– Narrative seems to play an important role in this project. How much of that comes from your time at Grimper Magazine, and how much is a natural inclination?
I think I have a natural inspiration for storytelling, not in terms of talent, but in terms of desire. If I watch a movie that I like, for example, I feel an irrepressible desire to recommend it to people with great conviction, with my heart, you might say. In fact, when I recommend movies to my brothers and sisters, they are always disappointed by the contrast between how much I hyped them up and the actual result.
From my six years spent writing for Grimper Magazine, I think I learned something extremely important. The constant challenge was to write interesting things about climbing. And there are two ways to do that. The first is to use journalistic techniques to make things that aren’t really interesting seem interesting. The second is to study the activity in sufficient depth and with sufficient sensitivity to uncover what is truly interesting about it. Unsurprisingly, I think the second approach is infinitely better, and I believe that my time at Grimper allowed me to develop a fairly good ability to implement it.



